Parée des allures les plus altières, je me dresse nue devant le cadre en chêne de ma vie. Ici, je naquis seule, ce bord si est mon ascension celui-ci ma déchéance, fin le quatrième les clos tous, c'est mon Salut que personne ne peut dépeindre. Je m'allonge sur la toile et attends que l'artiste sublime mes heures. Je deviens Dorian Gray. Que ne dois-je supporter la vue de mes heures déchues, chaque trait qui souligne le précédent, accentue ma faiblesse... Je suis l'huile de térébenthine et la trame de coton, je suis chaque note ainsi que la mélopée, la pulsation et le chantre désoeuvré..
Fin, je m'effondre dans les chairs décharnées, je m'abandonne tout à loisir dans les bras de Morphée. Le portrait se trouble de la vue de mon sommeil tourmenté, ma respiration meut la plume du pinceau, l'encre de couleur qui parodie ma vie, je me confonds en l'artiste. Le poète, celui qui psalmodie les Heures qui s'égrainent, s'émeut de ma tristesse, il compose un sonnet désenchanté, déchire la page, comme je déchire mes chairs, déçu comme je le suis ; alors, je le vois souffrir de ne pas vivre l'inspiration criante.
En moi, la où se débat la vie, émane le souffle ténu de la poésie. C'est une respiration d'abord haletante et essoufflée, puis, quand mon c½ur s'apaise, elle devient calme, posée, mon âme entière s'apaise en un murmure léger, le repos me gagne, c'est l'oxygène qui manque à mon être, le battement aérien qui fait vivre ma plume. Je m'abandonne et ma respiration mue en alexandrins. Les rimes s'embrassent et se croisent, elles se répondent, communient et donnent un sens à ma vie. Elles communiquent aux nervures de la page mes émotions comme le fluide vivant et palpitant dans chacune de mes veines, je les entrouvre sur ma vie, et le flot saturé se répand sur le papier dont les nervures boivent comme une liqueur fanée, l'eau de mon existence échappée. Repue de mon encre de vie, la feuille morne par mes mots ornée, se détourne de mon regard et m'offre à la vue, son dos pale et nu, elle attends de moi la sublimation, elle s'incline et, pleine de la vile espérance et de la soif d'existence, me supplie de lui donner tout ce que je possède de vivant ; elle veut que je lui insuffle ma souffrance, elle se nourrit de moi et m'aspire toute entière. Je m'abyme en sa chair roide, je me répands dans son monde et en réchappe quelque fois, amnésique mais sereine.


